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ui plante là sa mémoire, écoute. Il se transporte
un peu hors de lui. Ce qui le dépasse nourrit un mystère familier.
Que l’avenir saute au visage, des abîmes et des sommets
se rejoignent. Et le merveilleux, déjà contrasté
de douleurs, éclate comme un orage de plein août. Les blessures
se mettent en place sous la peau.
L’amour, c’est le leurre,
la douleur. L’espérance façonne une prison dans
laquelle le prisonnier se vit amputé de l’autre. La présence,
qu’il attend en se retenant de courir ou qu’il vient de
perdre et qui le met à genoux, borne son horizon. Tout le tenaille,
l’absence l’écartèle, l’angoisse ne
cautérise plus.
Pourtant, si grand soit l’accablement,
on n’est plus triste après l’amour. La jouissance
mâle est brève. Le partage a excité jusqu’à
l’âme. Autrefois, croyant aimé, le désir sur
ses ergots, la caresse étudiée, on perdait son temps.
On ne s’arrachait que d’un instant ; tout son être
se refaisait aussitôt.
Où s’achevaient la peau, la
voix, les nerfs tout à leur navette, voici que l’être,
comme s’il était sollicité dans ses extrêmes,
révèle la personne ; il la transfigure. L’amour
au cur, le désir ébroué de tendresses que
n’arrête aucune audace et que rien ne presse, le plaisir
doublé de ses transmutations réciproques, tout parachève
le don.
Les pupilles dilatées, le souffle
fort comme un continent en marche, l’ensemble des blottissements
sans nombre où les caresses sémaphorent, dans les reins
qui se cambrent, traversés comme des cataractes, chacun monte
à son gré, se repose, repart. Seule la plénitude
intime le plus doux des ordres.
L’amour fait des amants un miroir
capital. Le temps décuplé, qui les éternise nus,
presse si fort la mort que celle-ci ne cache plus d’aucun danger
; elle s’institue mer porteuse et juste ce qu’il faut salée
à la mesure du bonheur partagé. Ce bonheur dit assez l’égarement
de l’esprit.
Aimer, c’est habiter un instant l’absolu.
C’est, parmi tous les ravages infligés à autrui,
le plus suave. Si cet acte ne se commande pas plus qu’il ne se
contrôle à ses extrémités, il exige toutefois
une volonté préalable, une autorité sur soi-même.
Il ne suffit pas que quelqu’un veuille peut-être forcer
la porte ; il faut encore être présent soi-même à
cet endroit, dans l’instant. Comment parfois remonter à
perdre haleine son propre labyrinthe ? À l’arrivée,
l’autre aura pu tourner les talons. Il faut donc attendre, mieux
: précéder l’extraordinaire. Les étoiles
attendent les Rois Mages.
Qui se laisse envahir, étouffer par
ses rêves, pourrit sur pieds. Bientôt il ne discerne plus
celle ou celui qui, croit-il, a calciné son avenir. Tout lui
manque soudain. Un caillot frappe à son c÷ur ; la grimace est
profonde. La peine reposée, il se contente de miettes et ce n’est
pas durable. Il tourne son déplaisir, sans conviction, dans sa
maison, dans son terrier. Certains jours il y malmènerait la
solitude, au point de rouvrir ses portes. La vie creuse, plus bas que
ses reins, une honte qui n’avoue pas son nom. Il ne s’est
pas assez transporté où, avec qui, ni quand il aurait
fallu. Trop de silences tus dament et salissent le fond de son âme
; ils grouillent pires qu’un parterre de corbeaux. Il a beau se
secouer soi-même, repartir de plus belle ; sa chimère,
contre de nouvelles horreurs incapables de supplanter sa douleur lancinante,
reprend le dessus. Le mal retient de cerner l’angoisse, de la
dévisager, encore moins de la désintégrer. Pourtant
nul ne peut vivre au clair que les yeux ouverts.
Tant de gens, par les rues où ils
trottent, cachent mal que le présent – si ce n’est
leur présence même – les ennuient. Ainsi pour fuir
au secret leur déchéance, ils se pressent à éclater.
Contre le désespoir, il faut bien tout brûler de la vie,
engranger tout à travers ses cellules, constamment s’électriser
d’émotions, gerber la passion. La commotion, c’est
le sésame. Mais est-ce le fin mot, cette trépidation de
l’existence ? Est-ce qu’on sur terre pour déraisonner,
à en crever ? Un tel dépassement des contingences n’assure
rien qui tienne. Il n’est que la raison pour effriter la mort.
Au contraire de l’amitié où
l’estime s’en tient à la raison, la passion confine
aux années-lumière. L’absence crée l’enfer.
Tout alimente la transe et la brise dans le même temps. Entre
ces deux extrémités, l’amour élit quelqu’un
et reconnaît intrinsèquement une âme dans un corps.
Ce mouvement exige une réciprocité, sinon l’amour
sans réponse – par inappétence, mépris momentané
– légitimerait presque le droit des mufles. Mais il est
tant d’êtres pareils à un diamant que c’est
un bonheur de devenir expert. La parole s’instille, comme en enfance.
Le monde prend la forme d’un visage lumineux. Mille douceurs exacerbées
dénudent l’âme qui décline ses caresses. La
grandeur du plaisir se mesure à sa part de désintéressement.
Que tu es belle aujourd’hui ! En ai-je agacé avec cette réduction
temporelle ! Cette indécence honnête pourtant, cette impudence
naïve expriment une vérité absolue et nue. À
cet instant je reçois la beauté. Le charme de la destinataire
me trouble, m’a saisi, me projette vers autre chose que mon néant
soudain à travers elle. On n’est pas poli pour être
honnête. En règle avec moi-même, c’est dans
ce mouvement que j’aborde autrui. Mais je conçois bien
le désappointement premier de qui m’écoute ainsi
surgir. Tant d’êtres attendent à l’infini la
tendresse ; que les hommes sont sots à si peu la nourrir ! La
vraie tendresse, la durable, couleur de la passion, est si rare qu’une
inquisition préalable se justifierait presque tant l’indifférence,
le mépris parfois, voire la haine cordiale couvrent d’une
épaisse couche d’écailles cette terre et ses habitants.
Tu penses, donc tu hais !
Le soleil revenu, la recrudescence de la
chaleur sur la terre instille le désir. Des bourgeons au reste
attendent l’éclosion, énormes parfois depuis novembre,
tels sur les lilas. Au saut du lit, là, il s’agit, homme,
de suivre, de s’ouvrir de la gueule aux talons. L’amour
n’a qu’à bien se tenir. Ah ! comment demeurer, tournailler,
trembler ? Hélas, afficher une telle gouaille, c’est bien
mal se préparer à pénétrer un espace passionné,
ne fût-ce que le temps d’un cri.
Les clichés sont nets : la femme
veut tout donner ; l’homme prend tout.
L’amour, c’est le oui-clos.
La connivence y supplante le langage. Elle outrepasse la ceinture, à
quoi la réduisent les érotomanes et les pisse-froid ;
elle illustre davantage un point fixe : les pupilles dilatées
retraversent les enfances illuminées. Les humiliations dépassées,
le présent transporte l’extase ; la mort recule, son
poids d’angoisse désintégré. La connivence,
cette aura de la passion partagée, assure la plénitude
à la mesure de l’homme.
Il convient de dépasser le sentiment
pour mieux sentir les choses et plus encore les êtres. Le sentiment
offre une accélération à vivre ; la plénitude
réside au-delà. Le bonheur est irréductible au
seul sentiment ; mais il est encore plus incompatible avec la seule
routine, la banalité. La plénitude exige de donner non
pas un mais tous ses sens à la vie. Alors une passion nous possède,
et nous existons comme sur orbite. Se rapprochent en effet des révolutions
de pensées, de sentiments, de douleurs, de plaisirs. Ce vertige
maîtrisé incarne à lui seul la plénitude,
l’absolu de vivre.
Un voyage sédentaire [extraits], éditions Possibles, 1986
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