O
U
V
R
E
Z

I
C
I

Un voyage sédentaire, 1986 [extraits]

Les poèmes de Pierre Perrin

Q

ui plante là sa mémoire, écoute. Il se transporte un peu hors de lui. Ce qui le dépasse nourrit un mystère familier. Que l’avenir saute au visage, des abîmes et des sommets se rejoignent. Et le merveilleux, déjà contrasté de douleurs, éclate comme un orage de plein août. Les blessures se mettent en place sous la peau.

L’amour, c’est le leurre, la douleur. L’espérance façonne une prison dans laquelle le prisonnier se vit amputé de l’autre. La présence, qu’il attend en se retenant de courir ou qu’il vient de perdre et qui le met à genoux, borne son horizon. Tout le tenaille, l’absence l’écartèle, l’angoisse ne cautérise plus.

Pourtant, si grand soit l’accablement, on n’est plus triste après l’amour. La jouissance mâle est brève. Le partage a excité jusqu’à l’âme. Autrefois, croyant aimé, le désir sur ses ergots, la caresse étudiée, on perdait son temps. On ne s’arrachait que d’un instant ; tout son être se refaisait aussitôt.

Où s’achevaient la peau, la voix, les nerfs tout à leur navette, voici que l’être, comme s’il était sollicité dans ses extrêmes, révèle la personne ; il la transfigure. L’amour au cœur, le désir ébroué de tendresses que n’arrête aucune audace et que rien ne presse, le plaisir doublé de ses transmutations réciproques, tout parachève le don.

Les pupilles dilatées, le souffle fort comme un continent en marche, l’ensemble des blottissements sans nombre où les caresses sémaphorent, dans les reins qui se cambrent, traversés comme des cataractes, chacun monte à son gré, se repose, repart. Seule la plénitude intime le plus doux des ordres.

L’amour fait des amants un miroir capital. Le temps décuplé, qui les éternise nus, presse si fort la mort que celle-ci ne cache plus d’aucun danger ; elle s’institue mer porteuse et juste ce qu’il faut salée à la mesure du bonheur partagé. Ce bonheur dit assez l’égarement de l’esprit.

Aimer, c’est habiter un instant l’absolu. C’est, parmi tous les ravages infligés à autrui, le plus suave. Si cet acte ne se commande pas plus qu’il ne se contrôle à ses extrémités, il exige toutefois une volonté préalable, une autorité sur soi-même. Il ne suffit pas que quelqu’un veuille peut-être forcer la porte ; il faut encore être présent soi-même à cet endroit, dans l’instant. Comment parfois remonter à perdre haleine son propre labyrinthe ? À l’arrivée, l’autre aura pu tourner les talons. Il faut donc attendre, mieux : précéder l’extraordinaire. Les étoiles attendent les Rois Mages.

Qui se laisse envahir, étouffer par ses rêves, pourrit sur pieds. Bientôt il ne discerne plus celle ou celui qui, croit-il, a calciné son avenir. Tout lui manque soudain. Un caillot frappe à son c÷ur ; la grimace est profonde. La peine reposée, il se contente de miettes et ce n’est pas durable. Il tourne son déplaisir, sans conviction, dans sa maison, dans son terrier. Certains jours il y malmènerait la solitude, au point de rouvrir ses portes. La vie creuse, plus bas que ses reins, une honte qui n’avoue pas son nom. Il ne s’est pas assez transporté où, avec qui, ni quand il aurait fallu. Trop de silences tus dament et salissent le fond de son âme ; ils grouillent pires qu’un parterre de corbeaux. Il a beau se secouer soi-même, repartir de plus belle ; sa chimère, contre de nouvelles horreurs incapables de supplanter sa douleur lancinante, reprend le dessus. Le mal retient de cerner l’angoisse, de la dévisager, encore moins de la désintégrer. Pourtant nul ne peut vivre au clair que les yeux ouverts.

Tant de gens, par les rues où ils trottent, cachent mal que le présent – si ce n’est leur présence même – les ennuient. Ainsi pour fuir au secret leur déchéance, ils se pressent à éclater. Contre le désespoir, il faut bien tout brûler de la vie, engranger tout à travers ses cellules, constamment s’électriser d’émotions, gerber la passion. La commotion, c’est le sésame. Mais est-ce le fin mot, cette trépidation de l’existence ? Est-ce qu’on sur terre pour déraisonner, à en crever ? Un tel dépassement des contingences n’assure rien qui tienne. Il n’est que la raison pour effriter la mort.

Au contraire de l’amitié où l’estime s’en tient à la raison, la passion confine aux années-lumière. L’absence crée l’enfer. Tout alimente la transe et la brise dans le même temps. Entre ces deux extrémités, l’amour élit quelqu’un et reconnaît intrinsèquement une âme dans un corps. Ce mouvement exige une réciprocité, sinon l’amour sans réponse – par inappétence, mépris momentané – légitimerait presque le droit des mufles. Mais il est tant d’êtres pareils à un diamant que c’est un bonheur de devenir expert. La parole s’instille, comme en enfance. Le monde prend la forme d’un visage lumineux. Mille douceurs exacerbées dénudent l’âme qui décline ses caresses. La grandeur du plaisir se mesure à sa part de désintéressement.

Que tu es belle aujourd’hui ! En ai-je agacé avec cette réduction temporelle ! Cette indécence honnête pourtant, cette impudence naïve expriment une vérité absolue et nue. À cet instant je reçois la beauté. Le charme de la destinataire me trouble, m’a saisi, me projette vers autre chose que mon néant soudain à travers elle. On n’est pas poli pour être honnête. En règle avec moi-même, c’est dans ce mouvement que j’aborde autrui. Mais je conçois bien le désappointement premier de qui m’écoute ainsi surgir. Tant d’êtres attendent à l’infini la tendresse ; que les hommes sont sots à si peu la nourrir ! La vraie tendresse, la durable, couleur de la passion, est si rare qu’une inquisition préalable se justifierait presque tant l’indifférence, le mépris parfois, voire la haine cordiale couvrent d’une épaisse couche d’écailles cette terre et ses habitants.

Tu penses, donc tu hais !

Le soleil revenu, la recrudescence de la chaleur sur la terre instille le désir. Des bourgeons au reste attendent l’éclosion, énormes parfois depuis novembre, tels sur les lilas. Au saut du lit, là, il s’agit, homme, de suivre, de s’ouvrir de la gueule aux talons. L’amour n’a qu’à bien se tenir. Ah ! comment demeurer, tournailler, trembler ? Hélas, afficher une telle gouaille, c’est bien mal se préparer à pénétrer un espace passionné, ne fût-ce que le temps d’un cri.

Les clichés sont nets : la femme veut tout donner ; l’homme prend tout.

L’amour, c’est le oui-clos. La connivence y supplante le langage. Elle outrepasse la ceinture, à quoi la réduisent les érotomanes et les pisse-froid ; elle illustre davantage un point fixe : les pupilles dilatées retraversent les enfances illuminées. Les humiliations dépassées, le présent transporte l’extase ; la mort recule, son poids d’angoisse désintégré. La connivence, cette aura de la passion partagée, assure la plénitude à la mesure de l’homme.

Il convient de dépasser le sentiment pour mieux sentir les choses et plus encore les êtres. Le sentiment offre une accélération à vivre ; la plénitude réside au-delà. Le bonheur est irréductible au seul sentiment ; mais il est encore plus incompatible avec la seule routine, la banalité. La plénitude exige de donner non pas un mais tous ses sens à la vie. Alors une passion nous possède, et nous existons comme sur orbite. Se rapprochent en effet des révolutions de pensées, de sentiments, de douleurs, de plaisirs. Ce vertige maîtrisé incarne à lui seul la plénitude, l’absolu de vivre.

Un voyage sédentaire [extraits], éditions Possibles, 1986

Revenir à la page précédente