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© Philippe Debiève
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u’une industrie décline, une autre la remplace. C’est
aussi la loi des hommes. Les hommes cependant, de leur vivant, ne vont
pas tous à la casse avant terme, en Comté moins qu’ailleurs.
Tu as déjà toi-même changé de voie, si je
t’ai bien entendu. Si nous trouvons une entente, celle-ci évoluera
sans peine. La région n’a jamais manqué de sel.
C’est une boutade, un bouquet dont on peut toutefois retrouver
les racines. Suis-moi, s’il te plaît, car c’est ainsi
que je verrais bien, à notre échelle, ce que nous devrions
peut-être réaliser.
Quand les romains s’enchantaient de
nos salaisons, les Séquanes savaient de quoi il retournait —
au sens propre, jusque dans leur tombe. Le thué est peut-être de leur invention. Le
thermalisme cependant perdure aujourd’hui de Luxeuil à
Lons-le-Saunier. Et surtout la région produit encore du sel,
selon des procédés chimiques, à Tavaux. L’or
blanc éclaire, ainsi qu’on peut le suivre à la trace,
une part du destin de cette région.
Les sires de Joux et de Salins étaient
en effet parmi les plus riches seigneurs de la contrée. L’un
tenait péage, l’autre offrait de quoi tenir. Salins a produit
au Moyen Âge, après que de nombreux puits sur une ligne
qui allait de Couthenans jusqu’à Montmorot eussent fermé,
plus de sept mille tonnes de sel annuelles. À ce rythme, les
forêts alentour ne suffisaient plus. Il fallait écumer
toujours plus loin. Au XVIIIe
siècle, il fut décidé d’acheminer la saumure
à travers vingt kilomètres de canalisation à la
conjonction d’un point de la Loue et d’une forêt inépuisable.
L’architecte
du roi s’occupait déjà de bâtir le théâtre
de Besançon. Claude Nicolas Ledoux, né en 1736 n’avait
pas quarante ans lorsqu’il présenta en 1774 son projet
frappé au coin du génie. Ce n’était pas seulement
une entreprise ordinaire qu’il élevait. À partir
d’un demi-cercle, la maison du directeur s’avérait
en tous points équidistante. La pensée et son exécution
iraient ainsi presque du même pas, quand même l’étoffe
resterait différente. L’utopie ne s’arrêtait
pas là. Le second demi-cercle achèverait la ville. Chacun
serait ainsi autonome et, dans cet anneau du travail et du plaisir enchâssés,
libre. Le deuxième cercle ne vit pas le jour. L’entreprise
périclita lentement. Au terme d’un siècle, elle
rendit l’âme. On n’y chauffa plus la saumure qui avait
présidé à l’édification royale.
Le destin des hommes est sans appel. Celui
de leurs œuvres parmi les plus belles parfois trouve un second
souffle. Si un musée a soutenu l’âme des vieilles
pierres, à Salins, à la saline royale on est allé
plus loin. Celle-ci revit d’être inscrite au Patrimoine
mondial de l’Unesco. Elle ne se contente pas d’accueillir
des touristes, fussent-ils couronnés comme le fut son père.
Elle se prête à des écrivains, des chercheurs à
l’œuvre. En avance sur son époque avant même
sa conception, elle témoigne mais, dans le même temps,
elle regarde encore devant elle. En cela, elle participe au mieux de
l’esprit franc-comtois. L’utopie respire à son rythme.
Le sel s’est fait pierre, et la pierre esprit.
Pierre
Perrin, Franche-Comté, 1999
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