|

|
 |
|
lle cultivait près de trois ares de jardin soigneusement
enfermé d’un grillage et qu’elle fumait du fumier le
plus noir. Elle raclait les pavés du fond de la place, pliée
en deux, les jambes écartées, de la même façon
qu’elle plantait et semait, sans rien perdre. On ne nous donne
rien. S’il poussait une ortie, elle l’arrachait,
la main tournait, le corps tendu tel un ressort. Elle récoltait
les graines de ses lupins dont les couleurs enflammaient les allées.
Tout autour de la maison elle binait des dahlias. Huit mois de l’année,
elle taillait ses rosiers à temps perdu. Ce n’était
pas elle qui eût laissé vagabonder des coqs dans la maison,
elle tenait son ménage. Peu importait le travail de la semaine,
été comme hiver, le samedi passé minuit parfois,
les chaises sur la table, elle récurait à s’en casser
les reins. Trempée de sueur, une sorte de rage heureuse filait
sur ses lèvres muettes.
Plus clairs que du miel luisaient les parquets
; jusqu’au fond des chambres, des parfums de fruits emportaient
les jours ; dans chaque meuble, un trésor, une histoire ; sur les
tables, des fleurs, des couverts en argent, de la vaisselle finement dorée.
Les draps dans les lits embaumaient la lavande ; les maîtres couchaient
dans le satin. Il n’était pas une fenêtre sans dentelles
ni embrases. Contenue sa fierté, elle était heureuse de
servir ses bourgeois. Sans participer jamais à la conversation,
elle n’en perdait pas une miette. Son enfance était peut-être
vengée. Mariée tard, elle était repartie vers la
liberté. L’appartement dans l’Allemagne occupée
faisait d’elle à son tour une maîtresse de maison,
et l’argenterie rentrait chez elle, au marché noir, et la
belle vaisselle, contre du sucre, du café. Ce n’était
pas pour s’enrichir, c’était pour être belle,
pour vivre à son rang, à la force du poignet. À vouloir,
tout au contraire, abandonner ce rang et l’uniforme, mon père
a violé pour jamais son bonheur. Il l’a brisée comme
un fagot sur le genou, l’a piétinée. Enfant, je ne
comprenais pas qu’elle récurât le soir jusqu’à
minuit parfois, dans une rage insensée, partout. Les pivoines,
les lupins, les rosiers, l’été, cachaient le fumier.
Mais la cuisine communiquait avec la rue et l’écurie, sans
sas, sans vestibule. L’évier restait de fonte – impossible
de le faire briller ! Sous l’escalier, il fallait souvent réamorcer
la pompe. Dans le plafond nichaient des rats qu’on entendait courir
et couiner en mangeant la soupe. Et je soutenais mon père contre
les rares reproches qu’elle lui adressait. À mon tour j’élevais
la voix contre sa tristesse. Elle, au lieu de me tirer vers elle, reculait,
vaincue, toute son innocence persécutée. Ce qui m’éclaire,
à ce jour, hier m’aveuglait. Maman, mes mots se perdent,
comme de l’eau dans la terre trop sèche. Ils ne te trouveront
plus.
Le
Cri retenu, éditions du Cherche Midi, 2001
|
|