Offrandes jumelles

Les poèmes de Pierre Perrin

C

ertains soirs à l’étude, à l’heure de verser dans le sommeil, apparaissaient côte à côte, sur une brise de mer ou un parfum de seringa, surgissaient comme d’une gerbe de pétales deux petits dieux de pleine peau qui appelaient la divination par les veines. Les yeux fermés, les mains en corolle à l’abri des regards, tant devait être aveugle le baiser, le marbre en noir et blanc des vieux livres de grec et de latin s’animait soudain sur les lèvres. Tel grain que le temps, par-delà les prédécesseurs, avait ménagé se démesurait et l’on sentait un chas d’aiguille au bout de la langue et, sous les doigts qui tremblaient, on entendait presque respirer le doux ressaut à la pliure de la peau. Les bourgeons généreux de futures pivoines défiaient toutes les nuances des papilles. Haut perchés à perdre souffle, toujours solidaires et fermes à s’élancer et se durcir, ils embaumaient selon les soirs la glycine violente ou la fleur de pommier. À l’endroit comme à la renverse, ils se pressaient par presque toute la terre, dans le plus grand secret.

II

Le plaisir sous les doigts filait la magie. Les lèvres roulaient et se creusaient ainsi qu’une tulipe habitée par un bourdon. Dans le grand calme oppressant, le don décuplait la beauté. Alors on s’ouvrait l’âme pour qu’elle ruisselle et que viennent, par la joie haute et le silence en flammes, ces déclivités d’ombre et de lumière, ces étoiles pour des mains de pécheurs, ces exquises maturités de pêches brunes ou laiteuses, de brugnons, de poires nobles ou jetées au tonneau, d’abricots goûtés en serre, de pommes à cueillir, de coings qui résistent aux gelées, de voluptés inénarrables, d’étourdissements de tendresse, jamais tout à fait pareils et souvent même dissemblables dans leur gémellité, cependant parfaits à toujours davantage adorer la sueur de la vie. Dans ce lent soubresaut de voile aux vents sous la nuit fraîche, le corps entier abandonné, on ne se fermait plus comme une tombe. Soulevé par tant de douceur, on renaissait à l’infini de ces offres toujours plus riches entre les bras – soufflées comme des chimères.

[Des jours de pleine terre, à paraître]

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