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gens de ma génération n’auront pas manqué
de brouter la modernité. L’inculture fait les
chardons ; les ânes en raffolent. Pourtant est-ce à
la table rase et arrogante ou à l’humble culte
de la mémoire que le peuple juif, sans patrie durant
des siècles, a dû de résister à
la diaspora, aux persécutions, jusqu’au génocide
? Auschwitz appelait Abraham. Quel Français se revendique
gaulois ? ASTÉRIX SIÈGE À L’ONU
! Seul compte le grand écart des ismes bretonnard,
sartrienneux et sollersissime. Leur modernité a couru
la planète en folie. Elle fume encore, ici et là.
Au secret lestée de plomb, que nul ne voulait voir,
l’aigrette du Grand Soir, la roulette russe reprise
en mains par le grand timonier, commandait à tout et
à chacun. Quiconque au temps de mon enfance se mêlait
de penser, tandis que ce maître verbe glissait pire
qu’un pompon de foire entre les doigts, devait se ranger
à cet axiome de bonne conduite : à
gauche seule est l’intelligence. Sous les pavés
arrachés par des veaux que cinglaient des bouviers,
rien ne cachait le rouge des brassards. La honte pourtant
ne pouvait pas naître, et pas davantage l’ennui,
que la psychiatrie, si elle n’avait rampé du
même étrange bord, celui des chambres de la mort,
aurait pu médicaliser, l’ennui de cette littérature
plantée de banderilles, estoquée sans fin ni
ponctuation, débondée comme les égouts,
pour les gosiers bourgeois plus dociles que des entonnoirs.
Les mêmes tricheurs qui, montés sur leurs anathèmes,
ont grincé, empalé du vent pendant vingt ou
trente ans, aujourd’hui reviennent à Canossa
non sans obstination, le Mont-Blanc entre les jambes. Leur
conversion obérée, ils déversent leurs
blancs mémoires et l’encens retrouve, sur les
barbichettes, leurs vieux naseaux de Stalinagrobis. Nous qui
n’avions pas pulvérisé leur imposture,
nous tairons-nous encore, parce que c’est dans l’ordre
de la société et qu’il est bien tard ?
L’individu n’est peut-être qu’une
pustule, mais la dignité oblige à ouvrir la
gueule. Le mur de Berlin est tombé, sans qu’un
Français y apporte son ongle. Ceux qui n’ont
jamais pris la parole ne savent pas qu’ils peuvent le
faire. Et on se garde bien de leur dire que la liberté
c’est une traversée en solitaire, chacun dût-il
pour cela renverser les horreurs de tous bords verrouillées
mieux que l’organigramme d’un parti.
Pierre
Perrin, Le Cri retenu, Cherche Midi,
2001
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