|
es
premiers temps, elle avait parlé sans fin, à
faire accroire son bonheur. Son travail, son mari, son enfant
: sa vie regorgeait de plaisirs. Cet enchantement sonnait
le tocsin. Petite, menue, souvent un rire au bord des larmes,
d’abord elle avait dit non. Le désordre l’épouvantait.
Pourtant quelqu’un enfin la comprenait. Depuis sa jeunesse,
elle s’était tant dévouée. Sa réserve
avait fondu et son cœur éclaté. Entre eux,
c’était des rires, des fous rires. Tout les emportait.
Les heures passaient comme des oiseaux. Elle lui trouvait
un art de la mettre en valeur qui la faisait rougir. Elle
protestait sans cesse de son peu d’attrait, qu’il
fallait la laisser. En même temps elle avait pressé
contre son épaule l’attente secrète qu’enfin
il la porte, il l’emporte où il voudrait. Elle
se coulait le long de son torse. Au froid de la rue, elle
emmitouflait leurs deux cous dans la même longue écharpe
écrue. Mais lui, comme s’il contemplait la sœur
qu’il n’avait jamais eue, ne voulait que son bonheur,
sa plénitude à elle. Il ne se retenait pas,
il l’adorait. Et ses prévenances sans calculs
les émerveillaient tous deux. Il existait pour elle,
elle existait pour lui. Cette navette rare tissait l’exigence,
chaque jour plus forte, qu’ils ne se séparent
plus jamais. Car loin d’elle, perdus l’appétit,
le sommeil, il tremblait. Elle le hissait vers des sommets.
Ils les gravissaient ensemble, allègrement. Toujours
en avant de sa propre ascension, elle lui faisait gagner des
années d’existence. Il brûlait, avec le
sentiment de s’engendrer à travers elle, de se
multiplier, tellement ce qu’on donne nous augmente,
disait-il. Et, passé le supplice de s’éloigner
de son enfant, elle tombait la robe de laine violine qui,
la neige venue, et le vent, et le froid, l’emmitouflait
jusqu’au cou. Sous ses boucles châtain clair,
ses seins de plein vent odoraient le lys et le lilas mêlés.
Elle creusait le ventre, elle s’imprimait contre son
torse. Elle le happait, il grandissait sans fin. Jamais il
n’avait cueilli de la sorte le bonheur en train de sourdre
dans des pupilles dilatées. Au cours de la nuit toujours
plus blanche, l’amour dansait comme la mer. Ils se défaisaient,
c’était pour mieux se reprendre. La langue tel
un chiot suivait des veines, des chevilles jusqu’au
front. Les framboises amenées sous les lèvres
rameutaient leurs racines. C’était bon, comme
tant d’autres attentions, devant la longue chevauchée
par tous les sens, tellement l’un et l’autre voulaient
se prodiguer comment la tête leur tournait.
Cependant les arrachements au petit matin
les dépeçaient, à retrouver l’enfant et les
doutes. Le téléphone plusieurs fois par jour leur tirait
des larmes. Ils devenaient l’un pour l’autre la cheville sans
quoi le meuble se défait. Le désordre à la fin devait
s’effacer, la raison ressusciter, la parenthèse fermer le
tombeau. Il vacillait, s’enfonçait, s’enterrait à
bout de forces. Il ne réussissait plus à la ranimer, la
ramener à lui. Des ondes les faisaient encore trembler, loin l’un
de l’autre. Elle connaissait de son côté la démesure
du sacrifice, le féroce égoïsme dont l’enfant
dès le berceau connaît l’énigme et les rouages.
Et lui tournait tel l’épervier sur sa douleur. Pendant des
mois, il n’avait plus regardé ni touché le monde qu’avec
ses yeux et ses mains à elle. Telle une voile sous le vent tendue,
son existence avait exploré des contrées inconnues. Tout
à coup chaviré, amputé, aveugle, il lui fallait réapprendre
la relativité des choses, sa propre pesanteur, le silence hostile.
Il n’acceptait pas le désastre. Bien que sans rien tenter
qui la mît en péril, il espérait un miracle. Il croyait
la croiser partout. La nuit même elle surgissait peut-être.
Son rire ne pouvait pas s’éteindre. Un jour elle voulut une
ultime fois sa semence. Elle lui fit l’amour avec une rage qu’ils
n’avaient jamais connue. Ils rirent même, comme au premier
jour. Et puis elle avait emporté leur secret, pour toujours.
Pierre
Perrin, Le Cri retenu, Cherche Midi,
2001 |