La Fin de ma mère

Les poèmes de Pierre Perrin

J

e dormais, avec mon fils dans la chambre à côté, sans savoir qu’elle entrait dans la dernière extrémité, dans l’horreur de la délivrance. C’était durant la nuit du premier décembre mil neuf cent soixante-dix-sept. Le cancer qui l’emportait, tandis que les os perçaient la peau, pourtant douce éternellement, remontait à dix-huit mois. Le trois mai, l’année précédente, elle écrit de l’hôpital de La Croix Rousse à Lyon. « Vraiment ça traîne, peut-on croire ! C’est mon œil qui me tient en souci surtout. Je n’ai toutefois pas entendu parler d’oculiste. » Dans mon souvenir, l’humour égayait peu sa conversation. Ce doit être le décalage. Comme il a du mal à resurgir, son sourire ! En tout cas, de sa chambre, à chaque lettre, elle indique où et comment poursuivre les plantations au jardin ; elle insiste pour que se côtoient les pommes de terre et les glaïeuls. Le vingt mai, elle raconte ses matinées à subir les rayons, dans un autre hôpital, le départ à sept heures du matin, le retour et le déjeuner vers treize heures. On attend très longuement son tour, on monte sur la table et on ferme les yeux. « J’ai mal à la tête. Enfin ! toujours se plaindre n’avance à rien, mais tout de même je ne peux pas dire que ça va très bien, ce serait là un grand mensonge. » Je ne riais pas à recevoir ses lettres, qui m’arrivaient à la caserne où je faisais le zouave pour la patrie, à Belfort. Avare, je comptais ce qu’elle attendait de moi ; c’était moins une visite que de courir aussi souvent que je le pourrais au village arroser ses fleurs. Sa douleur me poursuivait. Je ne pouvais rien ou si peu pour elle. « Quant à revenir me voir, je ne voudrais pas que [ta femme] soit privée de toi pour moi. » Fin mai : « Quelle surprise, n’est-ce pas, cette nouvelle adresse. » Elle est sur place pour les rayons. Sa pensée va plus que jamais au jardin et à la tenue de sa maison désertée. Le huit juin, elle me remercie de mon « bon petit mot. Inutile de te dire que celui-ci m’a causé un très vif plaisir. Comme tu ne m’écris que rarement… » Je relis ces lettres, en connaissant mes torts, jusqu’à ce chiffre que j’avais oublié. « J’en ai plus qu’assez d’être ici enfermée et de ne rien pouvoir manger. Je vais arriver à ne plus tenir debout. 36 Kg. Je ne peux pas en dire plus long aujourd’hui. » Elle n’a jamais repris ses forces. Je l’ai ramenée fin juin, je crois. Elle aura lutté, à la maison, l’été, puis l’automne. Elle cueillait et offrait ses fleurs, une rareté dans son existence. J’ai cru à sa guérison. Elle n’a pas pu terminer seule l’hiver. Sa sœur l’a emmenée chez elle, à la montagne. Les dix derniers mois, ce fut un cadavre ambulant, quand chez moi j’attendais un enfant. L’aveu de mon silence et de mes glaciations, cependant, ne rachète rien. C’était la mourante à l’œil perdu déjà qu’il eût fallu serrer dans mes bras, tandis qu’elle haletait loin de moi, sans condamner un instant mon égoïsme. C’est vain de pleurer par contumace, à remonter le temps. Mais elle l’a pressenti peut-être, et cette souffrance au milieu de sa souffrance aura libéré en elle un ultime rayon de lumière, émis aujourd’hui. Il se peut que nous écrivions et que nous lisions certains livres pour devenir justement ce que nous sommes.

Son visage était ravagé, l’œil droit perdu sans retour. Elle se recroquevillait de douleur sur sa chaise. D’une main elle tenait sa joue penchée qui n’était qu’une plaie ; de l’autre, elle ramenait les pans de sa robe sur ses membres décharnés. Bien qu’elle m’accueillît encore avec un sourire qui cachait de son mieux la souffrance, je ne pouvais pas poser la question. Elle touchait à sa fin. Elle avait parlé de son cercueil, sans que sa voix tremble. Elle allait rejoindre son aimé, parti le premier. Je ne distinguais aucun chemin. Je voyais une borne et la tombe ouverte, et la tombe ensevelir le cadavre, et la borne s’effacer avec les années. Je vacillais. J’étais si près de son souffle que j’escomptais parfois la part d’inconnu qui m’était réservé. Je tenais la main de ma mère, la peau sur les os. La pitié m’étreignait. Je concevais la délivrance, dont elle ne faisait plus guère état. Je ne pouvais réaliser son abandon, le renoncement à vivre. Elle avait embrassé à sa façon le monde et les êtres qui avaient croisé son destin. Elle avait parié sur le ciel, comme on lui avait appris à le faire. Elle ne jouait plus. Et peu lui importait qu’il restât quelque chose ou non de ce qu’elle avait gagné à la sueur de son front. Elle s’en allait, son être s’en allait. Ce n’était pas un drame. Les bilans dépassés, l’enfant élevé, le silence l’envahissait, comme s’il avait neigé sur son jardin. Un cri, un seul, lui échapperait, qu’elle entendrait à peine. Seule – il ne viendrait plus maintenant –, à l’ultime instant.

Pierre Perrin, Le Cri retenu, éditions du Cherche Midi, 2001

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