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e dormais, avec mon fils dans la
chambre à côté, sans savoir qu’elle
entrait dans la dernière extrémité,
dans l’horreur de la délivrance. C’était
durant la nuit du premier décembre mil neuf cent soixante-dix-sept.
Le cancer qui l’emportait, tandis que les os perçaient
la peau, pourtant douce éternellement, remontait à
dix-huit mois. Le trois mai, l’année précédente,
elle écrit de l’hôpital de La Croix Rousse
à Lyon. « Vraiment ça traîne,
peut-on croire ! C’est mon œil qui me tient en
souci surtout. Je n’ai toutefois pas entendu parler
d’oculiste. » Dans mon souvenir, l’humour
égayait peu sa conversation. Ce doit être le
décalage. Comme il a du mal à resurgir, son
sourire ! En tout cas, de sa chambre, à chaque lettre,
elle indique où et comment poursuivre les plantations
au jardin ; elle insiste pour que se côtoient les
pommes de terre et les glaïeuls. Le vingt mai, elle raconte
ses matinées à subir les rayons, dans un autre
hôpital, le départ à sept heures du matin,
le retour et le déjeuner vers treize heures. On attend
très longuement son tour, on monte sur la table et
on ferme les yeux. « J’ai mal à la
tête. Enfin ! toujours se plaindre n’avance à
rien, mais tout de même je ne peux pas dire que ça
va très bien, ce serait là un grand mensonge. »
Je ne riais pas à recevoir ses lettres, qui m’arrivaient
à la caserne où je faisais le zouave pour la
patrie, à Belfort. Avare, je comptais ce qu’elle
attendait de moi ; c’était moins une visite
que de courir aussi souvent que je le pourrais au village
arroser ses fleurs. Sa douleur me poursuivait. Je ne pouvais
rien ou si peu pour elle. « Quant à revenir
me voir, je ne voudrais pas que [ta femme] soit privée
de toi pour moi. » Fin mai : « Quelle
surprise, n’est-ce pas, cette nouvelle adresse. »
Elle est sur place pour les rayons. Sa pensée va plus
que jamais au jardin et à la tenue de sa maison désertée.
Le huit juin, elle me remercie de mon « bon petit
mot. Inutile de te dire que celui-ci m’a causé
un très vif plaisir. Comme tu ne m’écris
que rarement… » Je relis ces lettres, en
connaissant mes torts, jusqu’à ce chiffre que
j’avais oublié. « J’en ai plus
qu’assez d’être ici enfermée et de
ne rien pouvoir manger. Je vais arriver à ne plus tenir
debout. 36 Kg. Je ne peux pas en dire plus long aujourd’hui. »
Elle n’a jamais repris ses forces. Je l’ai ramenée
fin juin, je crois. Elle aura lutté, à la maison,
l’été, puis l’automne. Elle cueillait
et offrait ses fleurs, une rareté dans son existence.
J’ai cru à sa guérison. Elle n’a
pas pu terminer seule l’hiver. Sa sœur l’a
emmenée chez elle, à la montagne. Les dix derniers
mois, ce fut un cadavre ambulant, quand chez moi j’attendais
un enfant. L’aveu de mon silence et de mes glaciations,
cependant, ne rachète rien. C’était la
mourante à l’œil perdu déjà
qu’il eût fallu serrer dans mes bras, tandis qu’elle
haletait loin de moi, sans condamner un instant mon égoïsme.
C’est vain de pleurer par contumace, à remonter
le temps. Mais elle l’a pressenti peut-être, et
cette souffrance au milieu de sa souffrance aura libéré
en elle un ultime rayon de lumière, émis aujourd’hui.
Il se peut que nous écrivions et que nous lisions certains
livres pour devenir justement ce que nous sommes.
Son visage était ravagé, l’œil droit perdu
sans retour. Elle se recroquevillait de douleur sur sa chaise.
D’une main elle tenait sa joue penchée qui n’était
qu’une plaie ; de l’autre, elle ramenait
les pans de sa robe sur ses membres décharnés.
Bien qu’elle m’accueillît encore avec un
sourire qui cachait de son mieux la souffrance, je ne pouvais
pas poser la question. Elle touchait à sa fin. Elle avait parlé
de son cercueil, sans que sa voix tremble. Elle allait rejoindre
son aimé, parti le premier. Je ne distinguais aucun
chemin. Je voyais une borne et la tombe ouverte, et la tombe
ensevelir le cadavre, et la borne s’effacer avec les
années. Je vacillais. J’étais si près
de son souffle que j’escomptais parfois la part d’inconnu
qui m’était réservé. Je tenais
la main de ma mère, la peau sur les os. La pitié
m’étreignait. Je concevais la délivrance,
dont elle ne faisait plus guère état. Je ne
pouvais réaliser son abandon, le renoncement à
vivre. Elle avait embrassé à sa façon
le monde et les êtres qui avaient croisé son
destin. Elle avait parié sur le ciel, comme on lui
avait appris à le faire. Elle ne jouait plus. Et peu
lui importait qu’il restât quelque chose ou non
de ce qu’elle avait gagné à la sueur de
son front. Elle s’en allait, son être s’en
allait. Ce n’était pas un drame. Les bilans dépassés, l’enfant élevé,
le silence l’envahissait, comme s’il avait neigé
sur son jardin. Un cri, un seul, lui échapperait, qu’elle
entendrait à peine. Seule – il ne viendrait plus
maintenant –, à l’ultime instant.
Pierre
Perrin, Le Cri retenu, éditions du Cherche
Midi, 2001 |