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Photo de jean-Claude Salet in Pleine Marge
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e feu ranimé dans la cheminée, et avec lui la bonne
odeur du tremble sous la flamme, elle tomba son manteau, son chapeau par-dessus,
et étendit la robe en éventail sur le canapé. Celle-ci
ne couvrait pas ses genoux qu’elle tenait entrouverts, et elle penchait
maintenant sa tête sur son bras droit à demi-nu et comme
jeté au-dessus des coussins, sous une auréole de lumière.
Les traits de son visage n’avaient rien perdu de leur finesse. Un
savant et discret maquillage adoucissait les rides du front ; celles
du cou se distinguaient à peine. Elle avait toujours sa fossette
au menton que son sourire épanouissait au reste. Cependant elle
ne desserrait plus les dents ; elle attendait que le cousin qui creusait
le ventre, dont les tempes grisonnaient, la regarde enfin en face. Certaine
de ses charmes, elle pouvait tout. C’était un rat, un petit
prince des ténèbres. D’ailleurs, ne se penchait-il
pas à l’aplomb de son corsage ? Il frétillait
déjà. L’espoir d’une aveugle saillie, à
défaut d’une étreinte, devait lui chauffer les reins.
— Telle mère, telle fille,
hein ? Mon bonhomme, tu n’as pas tort. Viens ici – et
elle lui désignait, la paume creusée, une place à
sa gauche.
Cruelle invitation ! Il n’était
pas de ceux dont les nuits bout à bout formaient un trésor
rendu à la Beauté. Une timidité vindicative et cependant
rentrée lui interdisait tout abandon. Or l’abandon, c’est
le sésame ; Antoine le concevait à peine. La passion
l’avait vaincu ; enfin, il s’était oublié.
Mais le partage avait avorté, la séparation frappé
pire qu’un deuil. Le plaisir, ressuscité, le jetait peu à
genoux. Et voilà que, devant sa cousine, un tremblement de gamin
le reprenait, qu’il réprimait de son mieux. La peau à
travers le collant de soie claire, fleurait – il le sentait –
un zeste de vanille croisée de pommes sur des claies. C’était
bon ; ce serait meilleur encore. Il allait vers une impétuosité
qui l’étonnerait lui-même. Il se vengeait enfin du
ver de terre qui avait usurpé sa place jadis au milieu des bois.
— Le bonheur peut attendre, Antoine
chéri, je te promets. Je te l’aurais donné depuis
longtemps, si ta mère ne nous avait pas chassées, la mienne
et moi.
Et Sophie révélait les affres
de son adolescence. Elle aimait les bois ; elle avait profité
de sa liberté. Mais le tombeau à peine refermé, sa
mère l’avait éloignée, sans explication qui
vaille. Amputée vive de son père, la jeune fille avait cru
devenir folle à l’internat. Elle s’était mariée
précipitamment, presque au sortir d’un théâtre.
Elle avait enfanté. Le couple s’était disjoint. La
mode était de tout vivre ; à chacun son big-bang. À
marcher sur la tête, le ciel paraît plus profond. Et mieux
valait ne pas reparler du Grand Soir ; l’invoquer suffisait
pour que s’ouvrent des parousies.
— Tu sais tout cela et quel chantage
ta mère a exercé qui a fait de moi la pire des réussites ?
— Je suis désolé, je
ne comprends rien à tes insinuations.
— Tu n’as rien trouvé
dans les papiers de tes père et mère ? Rien de rien,
vraiment ?
— Qu’aurais-je dû trouver ?
Ma mère a bien imputé aux roueries de la tienne avec un
vieil oncle la captation d’une terre qui aurait dû lui revenir.
Mais il y a prescription et, si tu en jugeais autrement, le ridicule achèverait
la question.
Il ne manquait pas d’audace d’agiter
de telles peccadilles, mensongères de surcroît. Car la captation,
comme il disait, avait tourné court devant les ignominies de sa
Sainte Nitouche de mère. Sophie n’allait tout de même
pas lui suggérer de reprendre ses relevés du cadastre. Il
avait sué, quasi crevé sous les rigueurs de sa mère.
Et il les avait toutes reprises à son compte. La maison n’avait
pas d’âme, parce que le fils reconduisait, peut-être
un cran au-dessus, mais c’était pire, le même égoïsme
foncier, à vomir.
— Un jour, ta mère qui n’a
jamais ri – ni toi non plus décidément – a exhumé
quelques vagues lettres ; elle les a fourrées sous les yeux
de mon père, jusqu’à ce qu’il en devienne fou.
Ma mère et ton père ! Ton père baissait la tête.
Qu’elle, si fière, s’avoue cocue valait toutes les
preuves. Et mon père a cru, contre toute raison, ta mère ;
il en est mort. Tu entends ? C’est elle qui l’a tué.
Mais ni vu, ni connu ! On ne pouvait pas faire éclater la
vérité. Alors ma mère m’a éloignée
au reste, pour me protéger, avant de fuir elle-même. Maintenant,
laisse-moi. Laisse-moi partir !
Une demande de pardon, pour solde de tout
compte, cela ne se formule guère à chaud, et après
réflexion moins encore. Sophie était venue chercher, sans
illusion, une paix qu’elle n’avait pas faite en elle. Il pouvait
au moins comprendre sa détresse, toute cette boue qu’elle
n’arrivait pas à recracher seule.
— Enfant déjà, tu mentais.
Je ne te crois pas, ma pauvre Sophie. Je ne te croirai jamais.
La flamme s’étouffait dans
la cheminée. Le temps de porter lentement le tisonnier dans les
braises, il entendit la porte d’entrée claquer dans son dos.
La nuit tombait, ce lendemain de Toussaint, soudain plus âcre que
les chrysanthèmes sous les becs de rue. Antoine hésitait
à rappeler cette malade en liberté, comme lui-même
parmi tant d’autres si pleins de leur vigueur. Le monde avait peut-être
raison de renchérir par l’oubli sa soi-disant éternelle
nouveauté.
Pierre Perrin, juillet 2001 [Histoires
de familles d’Éric
Toulot]
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