Les premières pages du Cri retenu

Les poèmes de Pierre Perrin

L

La Liseuse de C.M. Lorentes livres empilés de guingois retardent encore un peu le face à face dans la ténèbre. Avec les photos exhumées, triées parmi un petit nombre, et les papiers jaunis pieusement dépliés, le bureau est sens dessus dessous. Ma mère trône, à son corps défendant, sur un désordre qui l'épouvantait. Cependant je descends, la gorge sèche, dans le puits des années mortes. Pour peu que je ferme les yeux, des rats tout à coup couinent sous mes doigts et courent sur mes bras. Ils sautent sur ma tête. Parfois ils lèchent ma figure. La boue avec ses relents de charogne m’envahit les lèvres et les pieds, au sol, déjà font craquer des ossements qu’aucune lumière ne pourrait réanimer.

Elle était venue au monde derrière des murs épais. Les rayons presque aussi rasants que des lames de faux, les soirs d'été, n'atteignaient pas les angles des chambres à coucher. Elle avait marché tôt, pieds nus, dans l'herbe du verger et cueilli ses premières fleurs avec plus d'avidité que les autres gosses du village. Elle avait englouti des groseilles et des cassis. Amer ? c'était du soleil. Les reines-claudes sous ses doigts giclaient jusque dans les cheveux. De la première guerre elle n’avait rien vu, seulement accompagné le cercueil d'un oncle mort au champ d'honneur. Elle avait encore gobé des œufs au nid. Jamais la dernière à grimper aux arbres, elle avait aussi roulé dans la boue. À la différence de la plupart des autres, elle n'en redemandait pas.

Elle avait adoré l'école et dû pourtant s'arracher de ses bancs à l'âge de douze ans. Sa mère, bien qu'elle ne dît jamais un mot, l'avait voulu. Il restait les bêtes à travers champs, les conserves, le ménage. La bonté est sans pitié. Sa sœur aînée plus élancée qu'elle trouverait à se marier. Son frère plus jeune savait tout faire de ses dix doigts. Elle avait amèrement regretté le sacrifice. Mais le certificat, ça suffisait. Sisyphe au moins avait été un homme. Quelle que fût sa punition, il n'avait enduré que la moitié de la souffrance humaine.

D’une existence, il ne demeure presque rien. Magicien sans illusions, on fait parler des restes, quelques bribes de phrases bientôt éventées, des lettres, des photos. On ne peut rien certifier de sa recréation. C'est un gouffre que la mémoire ; plus on le remplit, plus il se creuse ; il n'a pas de fond. Les historiens avec leurs nobles sujets se salissent moins les mains que le solitaire aux prises avec ce qu'il a traversé sans comprendre ni savoir qu’un jour il lui faut retourner sur ses pas ; sa jeunesse lui réclame un tombeau. Nul ne peut l'élever à sa place et sans doute à tourner le dos à des vivants il s'égare, mais c'est pour mieux se retrouver.

Je voudrais te recréer, plus lentement que tu ne m'as fait – en petite statue de mots tus, d'autres peut-être t'étreindront mieux que je ne t'ai jamais étreinte – pour conjurer ta défaite, seule, abandonnée. Il est bien temps, je sais. Les repentirs pour un vivant – alors pour une morte ! Pourtant, dès tes premiers mots, tu avais aimé que ton père manie la scie, les rabots, les gouges, les ciseaux. À l'arrière de l'écurie, tu le voyais à peine. À table, il sortait des copeaux de ses poches, de son béret. Mais les bourgeons près d'éclater, il apportait tout à coup un lit-bateau, une armoire aux panneaux de ronce de noyer, un lot de chaises taillées dans du cerisier. Tout cela sentait bientôt la cire d'abeilles. Vous faisiez tout reluire, le vieux avec le neuf, à vous en user les poignets. La maison prenait de l'allure. Même la maison, je ne l'ai pas conservée.

Sur le bureau de chêne doré, de bonne taille, aux pieds tournés, qui fleure bon la cire d’abeille quand la poussière ne l'étouffe pas (le ménage est pareil au calme que l'on cherche, il exige parfois d'ouvrir grand les fenêtres) ; sur ce bureau que, la plume abandonnée, j'ai menuisé dans le droit fil de son père isolé, les hivers de haute neige, à l'arrière de l'écurie avec ses gouges, ses ciseaux ; sur ce bureau qu'elle n'aura jamais vu et moins encore imaginé, tellement je n’ai jusqu'à sa mort retroussé que du vent, je bats les cartes de son visage. Sans un détour par les toiles ni les gravures en regard des trois mille ouvrages couverts de papier cristal, toute musique tue, sans un bruit alentour, je découvre la jeune fille inconnue même de mes rêves. Tête nue, avec le cran de cheveux châtains en cascade sur sa tempe, le nez à la fine pointe un peu retroussé, délicatement charnues les lèvres, le visage entier, le corps, les mollets seuls visibles, elle apparaît bien en chair, moins petite que je n’aurais cru, l'œil vif, droit dans l'objectif, et le sourire semble possible. La robe est évasée, les souliers ouverts et, à l’extrémité de ses bras pendants le long de ses hanches, le pouce presse l'index recourbé. Elle ne penche pas encore la tête, elle conserve l'innocence attiédie de ceux que le malheur n'a pas encore frappés. Le père inhumé, la guerre vomie, elle s'épure. Le sourire n'est plus timide, mais triste ; les nerfs à fleur de peau, mince, à la faveur du chapeau elle incline la tête ; elle tient ses mains croisées sur son estomac ; le décolleté s'est fermé pour toujours. À la bonne paysanne qui se tenait prête pour la traversée de l'inconnu succède presque une élégante qui a vu de près ce qui lui échappera durablement, et son sourire retient ses larmes.

Pierre Perrin, Le Cri retenu, Cherche Midi, 2001page suivante

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