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livres empilés de guingois retardent encore un peu
le face à face dans la ténèbre. Avec
les photos exhumées, triées parmi un petit nombre,
et les papiers jaunis pieusement dépliés, le
bureau est sens dessus dessous. Ma mère trône,
à son corps défendant, sur un désordre
qui l'épouvantait. Cependant je descends, la gorge
sèche, dans le puits des années mortes. Pour
peu que je ferme les yeux, des rats tout à coup couinent
sous mes doigts et courent sur mes bras. Ils sautent sur ma
tête. Parfois ils lèchent ma figure. La boue
avec ses relents de charogne m’envahit les lèvres
et les pieds, au sol, déjà font craquer des
ossements qu’aucune lumière ne pourrait réanimer.
Elle était
venue au monde derrière des murs épais. Les rayons presque
aussi rasants que des lames de faux, les soirs d'été, n'atteignaient
pas les angles des chambres à coucher. Elle avait marché
tôt, pieds nus, dans l'herbe du verger et cueilli ses premières
fleurs avec plus d'avidité que les autres gosses du village. Elle
avait englouti des groseilles et des cassis. Amer ? c'était du
soleil. Les reines-claudes sous ses doigts giclaient jusque dans les cheveux.
De la première guerre elle n’avait rien vu, seulement accompagné
le cercueil d'un oncle mort au champ d'honneur. Elle avait encore gobé
des ufs au nid. Jamais la dernière à grimper aux arbres,
elle avait aussi roulé dans la boue. À la différence
de la plupart des autres, elle n'en redemandait pas.
Elle avait adoré
l'école et dû pourtant s'arracher de ses bancs à l'âge
de douze ans. Sa mère, bien qu'elle ne dît jamais un mot,
l'avait voulu. Il restait les bêtes à travers champs, les
conserves, le ménage. La bonté est sans pitié. Sa
sur aînée plus élancée qu'elle trouverait
à se marier. Son frère plus jeune savait tout faire de ses
dix doigts. Elle avait amèrement regretté le sacrifice.
Mais le certificat, ça suffisait. Sisyphe au moins avait été
un homme. Quelle que fût sa punition, il n'avait enduré que
la moitié de la souffrance humaine.
D’une
existence, il ne demeure presque rien. Magicien sans illusions, on fait
parler des restes, quelques bribes de phrases bientôt éventées,
des lettres, des photos. On ne peut rien certifier de sa recréation.
C'est un gouffre que la mémoire ; plus on le remplit, plus il se
creuse ; il n'a pas de fond. Les historiens avec leurs nobles sujets se
salissent moins les mains que le solitaire aux prises avec ce qu'il a
traversé sans comprendre ni savoir qu’un jour il lui faut
retourner sur ses pas ; sa jeunesse lui réclame un tombeau. Nul
ne peut l'élever à sa place et sans doute à tourner
le dos à des vivants il s'égare, mais c'est pour mieux se
retrouver.
Je voudrais
te recréer, plus lentement que tu ne m'as fait en petite
statue de mots tus, d'autres peut-être t'étreindront mieux
que je ne t'ai jamais étreinte pour conjurer ta défaite,
seule, abandonnée. Il est bien temps, je sais. Les repentirs pour
un vivant alors pour une morte ! Pourtant, dès tes premiers
mots, tu avais aimé que ton père manie la scie, les rabots,
les gouges, les ciseaux. À l'arrière de l'écurie,
tu le voyais à peine. À table, il sortait des copeaux de
ses poches, de son béret. Mais les bourgeons près d'éclater,
il apportait tout à coup un lit-bateau, une armoire aux panneaux
de ronce de noyer, un lot de chaises taillées dans du cerisier.
Tout cela sentait bientôt la cire d'abeilles. Vous faisiez tout
reluire, le vieux avec le neuf, à vous en user les poignets. La
maison prenait de l'allure. Même la maison, je ne l'ai pas conservée.
Sur le bureau
de chêne doré, de bonne taille, aux pieds tournés,
qui fleure bon la cire d’abeille quand la poussière ne l'étouffe
pas (le ménage est pareil au calme que l'on cherche, il exige parfois
d'ouvrir grand les fenêtres) ; sur ce bureau que, la plume abandonnée,
j'ai menuisé dans le droit fil de son père isolé,
les hivers de haute neige, à l'arrière de l'écurie
avec ses gouges, ses ciseaux ; sur ce bureau qu'elle n'aura jamais vu
et moins encore imaginé, tellement je n’ai jusqu'à
sa mort retroussé que du vent, je bats les cartes de son visage.
Sans un détour par les toiles ni les gravures en regard des trois
mille ouvrages couverts de papier cristal, toute musique tue, sans un
bruit alentour, je découvre la jeune fille inconnue même
de mes rêves. Tête nue, avec le cran de cheveux châtains
en cascade sur sa tempe, le nez à la fine pointe un peu retroussé,
délicatement charnues les lèvres, le visage entier, le corps,
les mollets seuls visibles, elle apparaît bien en chair, moins petite
que je n’aurais cru, l'il vif, droit dans l'objectif, et le
sourire semble possible. La robe est évasée, les souliers
ouverts et, à l’extrémité de ses bras pendants
le long de ses hanches, le pouce presse l'index recourbé. Elle
ne penche pas encore la tête, elle conserve l'innocence attiédie
de ceux que le malheur n'a pas encore frappés. Le père inhumé,
la guerre vomie, elle s'épure. Le sourire n'est plus timide, mais
triste ; les nerfs à fleur de peau, mince, à la faveur du
chapeau elle incline la tête ; elle tient ses mains croisées
sur son estomac ; le décolleté s'est fermé pour toujours.
À la bonne paysanne qui se tenait prête pour la traversée
de l'inconnu succède presque une élégante qui a vu
de près ce qui lui échappera durablement, et son sourire
retient ses larmes.
Pierre
Perrin, Le Cri retenu, Cherche Midi,
2001
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