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es Grecs admiraient la Beauté, dans laquelle ils voyaient
un témoignage radieux d’une immortalité potentielle ;
mais l’artiste restait à leurs yeux un fabricant. Le sens
du mot poète s’est lentement épuré ; ce
n’est que dans nos sociétés qu’il a perdu tout
contact avec le réel. Pour autant, l’adage c’est
en écrivant qu’on devient écrivain dit assez les limites du psittacisme populaire. Si le travail
est l’unique moyen de forcer les limites du talent, qui lui-même
ne vient pas de rien, on comprend que le terme de création soit
resté en vigueur. L’invraisemblance est moins grande qu’il
n’y paraît. Un écrivain, un artiste est une rose des
vents que la seule raison ne peut contenir tout entière.
Pourquoi écrire ? La précocité
dans l’exercice de ce qui deviendra une passion, ou un métier,
caractérise la profession. Les écrivains qui ont manqué
à cette règle figurent des exceptions. Si, à vingt
ans, peu ont publié, rares sont ceux dont les tiroirs ne débordent
pas de poèmes, de romans. À vingt ans, Rimbaud casse sa
plume, Flaubert a écrit de quoi remplir un volume de la pléiade !
Il a surtout les esquisses, voire les matrices de ce qui deviendra la
Tentation de Saint-Antoine et L’Éducation sentimentale. Mais le fait avéré n’explique
pas pourquoi c’est lui, et non son frère par exemple, qui
s’est immolé à l’écriture. Quelle est
la part du choix et du destin ?
Le nombre de personnes qui, très
jeunes, tiennent un journal et écrivent des poèmes, des
nouvelles, un roman, est évalué à plusieurs millions
en France. À quoi tient ce phénomène ? L’éducation
de masse permet à la difficulté d’être de s’écrire.
Qui s’en plaindrait ? La feuille blanche est une alliée ;
l’écriture, un psychiatre dans l’encrier. Écrire,
c’est à première vue monologuer d’une voix d’encre.
C’est parler à un absent, sans contradiction ; dans
le meilleur des cas, celle-ci sera différée. Écrire,
c’est éclairer son âme dans sa solitude. L’être
humain, quand il se croit perdu, cherche un secours. S’il ne trouve
personne à qui parler ou qu’il échoue à se
dire, il s’écrit. La nuit tourne en lait, la douleur s’allège,
l’espace d’un instant. Nomme-t-on une douleur, une émotion,
une aporie, on la circonscrit, on la projette, et ainsi on la met momentanément
à distance. Au lieu de se laisser posséder par elle, on
la force à prendre forme, on la pétrit et on s’en
délivre. Ces épanchements ne garantissent pas que leurs
auteurs deviendront des écrivains, mais bien des écrivains
commencent par de tels épanchements. Un manque à vivre,
à l’origine, commande à l’écriture. Éluard
cite ainsi Feuerbach : « Le plus grand de tous les tourments,
s’il reste sans réponse, est la source de la poésie. »
Plus grand s’avère le traumatisme originel, plus durable
l’écriture. La tare devient quelquefois un privilège.
Mais pour ne serait-ce qu’envisager une telle métamorphose,
il faut sortir de l’ordre du prurit. Un premier saut est en effet
nécessaire à l’écrivain.
Est
écrivain quiconque écrit un ouvrage et puis le publie. Il rend public son travail. Que ce dernier suscite quelques
éloges et fasse se découvrir des crocs alentour, c’est
naturel. La publication ne suffit pas. Les critiques sont indispensables
à l’écrivain. Le sacre ou le massacre lui tiennent
lieu de brevet. Un écrivain n'existe pas sans la reconnaissance
de ses pairs. Pour autant le philosophe, l’historien, le juriste,
le paléontologue, le gâte-sauce, le routard avec ses meilleurs
gîtes, tous ceux qui publient ce qu’ils ont écrit sont-ils
des écrivains ? Non, mais des auteurs. Si l’on excepte
l’écrivain public, qui offre un service et non un art, l’usage
a restreint aux seuls créateurs, au domaine privilégié
de la littérature, l’appellation d’écrivain.
L’écrivain tire de lui-même la substance de ses livres.
Il s’expose ; il se met en croix ; il s’enterre
vivant. Ou plutôt il transmue son éventuel sacrifice en œuvre
d’art. « D’abord on crée pour s’exprimer ;
ensuite on s’exprime pour créer. » La formule
est de Malraux.
L’écrivain tourne sur ses gonds
en exerçant ce pouvoir inconcevable : ouvrir grand les portes
de la prison. Ce qu’il tenait “au secret” est à
la portée de la première bourse venue. L’individu
existe pour soi ; un auteur attend le regard et l’estime des
autres. Dans le droit, qu’il s’arroge, d’accaparer l’attention,
lors même qu’il s’en défend en abusant de la
modestie jusqu’au ridicule parfois, l’écrivain se donne
à voir. L’orgueil saisit le débutant, l’ambition
aiguillonne la vie littéraire. Au traumatisme initial, aux fameuses
scènes capitales chères à l’Université,
s’adjoint en effet le mobile de l’ambition. L’orgueil
éclate dans le fameux « être Chateaubriand ou
rien » du père des Thénardier ; et il arrive
que la revanche sociale se confonde avec une rare cupidité. Mais
ce sont là des aléas qui ne doivent pas détourner
de l’essentiel : création d’un homme, fût-il
aveugle tel Homère, c’est à l’homme que l’art
s’adresse. Ce mouvement pendulaire, ici au service du spirituel,
est celui de la vie même. Vivre, c’est venir, grandir, tenir,
avant de mourir ; c’est aussi transmettre, perpétuer.
Le témoignage existentiel en multipliant les angles de vue, s’il
satisfait un fort plaisir esthétique, reste irremplaçable.
« Sans la littérature, on ne saurait pas ce que pense
un homme quand il est seul. » C’est de Georges Perros,
dans le deuxième volume de ses Papiers collés qui en comptent trois. Marcel Proust ne
dit pas autre chose dans Le Temps retrouvé : « Par l’art seulement
nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers
qui n’est pas le même que le nôtre, et dont les paysages
nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y
avoir dans la lune. »
D’autres parlent de mieux se connaître.
L’inconscient, c’est le labyrinthe ; trouve-t-on un fil
d’Ariane, les miroirs se multiplient. L’enchantement a motivé
les surréalistes. Avant eux, Gérard de Nerval a voulu percer
« ces portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent
du monde invisible », ainsi qu’il l’écrit
au premier paragraphe d’Aurélia. D’autres
encore penchent pour un acte gratuit, de pur travesti. Celui-là
déclare distraire ; il fabule, il fait rire en effet des enfants,
des adultes, écrire est un jeu pour lui. Cet autre est un contradicteur-né ;
il remet tout en cause ; inquiéter et combattre l’agitent
sans cesse ; le verbe haut sur des barricades, il catapulte des paradoxes.
Plus mesurés, d’autres veulent épurer la vie intérieure
ou émouvoir tout simplement. Mais quoi qu’ils écrivent
tous, adeptes du non sens accréditant la rupture avec la société
compris, tous rentrent dans le circuit de la communication où l’on
change moins autrui qu’on ne se transforme soi-même.
Les raisons rarement affichées –
sublimation d’une infirmité réelle ou crue telle,
ambitions ou modestie acérée, témoignage, introspection,
oulipèterie, engagements moraux, politiques, religieux –
ne sauraient être exhaustives. Sait-on pourquoi on vit ? Écrire,
pour le prêtre laïc sans paroisse qu’est un écrivain,
est de cet ordre-là, presque inépuisable. La pratique, accessible
à tous, le confirme.
Comment écrit-on, en effet ? Comment chacun écrit-il
un courriel, une lettre, une note un peu fouillée ? L’école
aurait traumatisé certains. Pourtant qui n’a connu la satisfaction
d’avoir réussi au moins un beau devoir ? Quand ce qu’on
a tiré de son esprit en intense activité génère
une plénitude momentanée, c’est qu’on a été
inspiré. Cela est décrié. On suspecte l’inspiration
de répondre à une visitation ou une Pentecôte. Il
n’en est rien. L’inspiration – les oulipéripapoètitiens
offrent-ils les plus vifs plaisirs ? – est simplement la mise
en activité maximale d’un cerveau en état de produire
des phrases. Le résultat est une prolifération d’idées,
d’images à la façon des métastases. L’ex-caractère
divin, que rappelle la Muse, s’explique par l’état
d’excitation que génère parfois l’intense activité
du cerveau et de surcroît la difficulté à contrôler
le tout. Les productions de celui-ci surgissent à l’improviste.
Le cerveau est une machine infernale ; les insomniaques le perçoivent
assez. Malgré cela ses productions, de qualité extrêmement
variable, s’épuisent parfois sans raisons apparentes. Tout
le problème pour l’écrivain réside dans l’ouverture
des vannes et le contrôle de ce que celles-ci délivrent.
L’écrivain apparaît inspiré quand les mots attendus
sont ceux qu’il n’attend pas. Il sort, tel un diable de sa
boîte, du convenu. Alors une découverte, parfois toute une
chaîne de découvertes culmine et s’offre tel un corps
d’amour.
Pierre
Perrin, [Extrait d’une conférence, 2003]
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