|

Photo Pierre Perrin |
 |
|
n récoltait les pommes et les poires les plus belles qu’on
rangeait sans presque les toucher sur des claies ; les autres versaient
au tonneau. Bientôt on gaulerait les noix. Les jours raccourcissaient,
les brouillards persistants se faisaient monotones. On chutait dans
la spirale du givre proche sur les carreaux, les petits matins. Face
aux autres, le petit avait moins peur. À plusieurs occasions
il avait pris le dessus sur deux frères qui le cherchaient sans
cesse. Il les attaquait séparés, loin l’un de l’autre.
Il décuplait sa ruse et ses forces dans les moindres assauts.
Était-il vaincu, surgissait une revanche téméraire.
C’était un peu comme entre ses père et mère,
sauf qu’à la maison il trouvait les mots secs plus insupportables
que les coups. La hargne des deux frères valait tout au plus
quelques piqûres d’orties ; l’incompréhension
de ses parents le brûlait de partout. Devait-il sourire, il ne
pouvait déjà plus desserrer les dents. Sa mère
toujours plus intransigeante, pour une leçon mal apprise, une
remarque en rouge sur une simple étourderie, le privait de quelque
chose ou bien lui décochait une gifle, en restant des heures
sans le regarder ni lui adresser la parole.
Il avait d’abord dormi dans un
petit lit bleu, près de son père. Le soir il restait à
jouer, à rire sans fin, au chaud contre les côtes. Tous
deux imitaient des bruits de tracteurs qu’ils identifiaient à
tour de rôle, en attendant la mère. Elle ne venait pas
les rejoindre. Depuis peu transporté dans le poêle à
côté, la porte fermée, l’enfant avait mis
du temps à s’endormir. Des cauchemars le saisissaient presque
chaque nuit. Il guettait les bruits. À peine avait-il sombré,
les poutres du plafond se creusaient à s’effondrer ;
il ne trouvait plus sa respiration. Hurlait-il, quoique harassé
son père accourait, le calmait, repartait. Le cauchemar recommençait.
L’enfant se mordait les lèvres, la pièce entière
tournait. Il songeait à mourir. Mais cela aurait tué son
père. Et le matin, les carreaux gelés, il se réveillait
en sueur. Les pieds hors du lit, il tremblait plus qu’un veau
qui vient de naître sans personne pour le bouchonner.
Vers Noël, un jeune chien sans doute
abandonné errait par les rues du village. Un matin il rôdait
à l’entrée de l’école. De taille moyenne,
très jeune, les côtes perçaient le poil. Ses grandes
oreilles brinquebalaient, à demi cassées. Le chien courait
prudemment de l’une à l’autre main qui se tendaient
pour le caresser, sans s’arrêter toutefois. Ce jeu durait
depuis plusieurs minutes, quand l’aîné des deux frères
décocha un coup de pied dans les flancs de la bête qui
émit une plainte et s’éloigna en zigzags sans cesser
de regarder derrière elle. L’autre s’était
déjà emparé d’un caillou pointu. En plein
dans l’épaule. La bête s’éloigna plus
encore, en émettant de petites plaintes. Elle tourna au bas de
la ruelle, disparut.
À midi, le chien était
à nouveau là ; les frères plus prêts
que jamais pour reprendre leurs crapuleries. Pourtant une fille se dressa
devant eux et la majorité de la classe lui emboîta le pas.
D’abord les deux frères ricanèrent. Cependant ils
battirent en retraite en sifflotant fort et faux quelque chanson à
la mode préhistorique, shootant dans un caillou qu’ils
se passaient en courotant.
Le soir, le chien répète
son manège, le lendemain il tourne dans la cour de récréation,
les frères maugréant à l’écart. L’enfant
était bouleversé. Au village, si quelques-uns jetaient
un os, oubliaient un fond de gamelle à la porte de l’écurie,
d’autres le chassaient à coups de pied, voire le poursuivaient
avec un gourdin. Chaque famille possédait un chien, deux –
ses parents, aucun.
— Si on le prend, on le dressera.
Il conduira les vaches aux champs. Il tuera les mulots derrière
la charrue et aussi la faucheuse. Tout le monde a un chien. Et moi je
n’ai ni frère ni sœur…
— Ta mère n’aime guère
les bouches inutiles.
Deux pas derrière celui qui n’était
pas encore son petit maître, assis, le museau levé, comme
prêt à donner la patte, le chien semblait attendre un collier.
— Tu t’occuperas de sa nourriture.
Youpi forcissait de semaine en semaine.
Émerveillé par la ronde puissance qu’il prenait,
sans rien perdre de ses tendresses, l’enfant résolut de
l’atteler à un traîneau. Sur les chemins, le chien
tirait d’enthousiasme. On eût dit que le ciel vibrait aux
encouragements de voix, aux jappements qui leur répondaient.
Le traîneau de petite taille, presque aussi léger qu’une
luge, que le grand-père avait assemblé voilà longtemps,
parfois versait dans un virage ou une ornière traîtresse
et l’enfant riait aux éclats. Il remettait d’aplomb
l’attelage, la course reprenait de plus belle. Quand la neige
fut fondue, une petite charrette continua les folies. Sur deux roues
de poussette, deux longerons de frêne incurvés et terminés
en brancards garantissaient la solidité de ce tilbury miniature.
Il y avait même un siège à dossier. L’enfant
et son chien sillonnaient le plateau. Le chien dévorait et avait
droit à de la viande que son petit maître en cachette détournait
sur sa part.
Le climat à la maison se trouva
brutalement aggravé par plusieurs visites des siamois. En l’absence
de leur camarade, ils insinuèrent que le chien avait tué
des poules et même un beau chat roux, d’un coup de patte.
À les entendre, s’ils étaient les premiers à
signaler l’affaire, d’autres commençaient à
grogner au village et ce n’était pas leurs parents qui
diraient le contraire. La mère écoutait sans un mot sur
le pas de la porte.
Un jeudi pluvieux, l’enfant faisait
ses devoirs à la cuisine. Arrive le vieux P***, une hache sur l’épaule.
Et voilà que la mère tire de l’écurie le
chien trop aimé jusqu’au poteau en face de la maison. Elle
l’attache très court. Il s’étrangle. Pourtant
il hurle en direction de son petit maître, interdit, debout, mais
sans plus de jambes, derrière la fenêtre. La hache, levée
à deux bras vers le ciel, s’abat d’un coup. Du sang
jaillit, le chien verse. Se recroqueville. Les pattes de derrière
gigotent plusieurs fois sur le talus – puis plus lentement, puis
plus rien, sauf que le vieux ânonne quelque chose en riant à
l’oreille de la mère qui, la corde dénouée,
traîne derrière son dos le cadavre sur le tas de fumier.
Le
Cri retenu, éditions du Cherche Midi, 2001
|
|