
© collection privée |
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es chagrins l’avaient saisie, des années durant.
Certaine nuit de guerre, une porte s’ouvrait,
sans un bruit. Le monde est près de chavirer quand une ombre, vêtue
de noir, avance et se penche, un doigt sur les lèvres, à
quelques centimètres d’un visage au milieu d’autres.
C’est dans une remise, en Poméranie. L’ombre ne prononce
pas un mot. Quatre paupières clignotent cependant. Et la femme
se redresse, recule, tourne, disparaît. L’homme qu’elle
a choisi se lève. Il lui emboîte le pas sur la cour où
les chiens n’aboient pas. L’air frais plante des aiguilles
à l’entour des lèvres et perce la chemise. L’homme
lève les bras au ciel. Il exécute des moulinets. La femme
marche devant lui, comme dans un conte.
À ce stade, qu’elle retînt
son souffle ou se dressât dans son lit, elle s’échappait
à elle-même. La scène emplissait son regard, sans
qu’elle pût rien dire. L’autre, toute de noir vêtue,
avait peut-être remarqué le torse nu qui le soir se lavait
à grande eau devant l’abreuvoir, quelque froid qu’il
pût faire, pour ne pas puer comme certains. Grand, des cheveux ras
contre le vent, une moustache noire et drue lui creusait les joues ; le
menton, trop prononcé. Elle tenait entrouverte la porte de la maison.
À sa hauteur, la chaleur du foyer insidieusement caressait les
pieds, les chevilles ; elle grimpait le long des mollets sous le caleçon.
Et le parfum qui émanait à peine du col de la cape qu’elle
déboutonnait d’une main, il l’avait déjà
tenu entre ses paumes. Mais quand l’avait-il humé : au verger,
avec la faux pour les lapins ; en forêt, avec la serpe, la hache
ou le passe-partout ? L’invité gardait la tête penchée
sur le côté.
Elle ne disait pas un mot.
Elle lui prend le poignet pour le pousser
devant elle. Il entend des petits craquements. Il se transporte vers la
cuisinière, tourne et retourne ses mains devant la cocotte en fonte
d’où s’échappe un fumet de viande au vin rouge.
Et il pivote soudain, les yeux illuminés. En robe de laine noire,
elle dressait un couvert, approchait une bouteille à moitié
pleine d’une main, de l’autre une énorme miche de pain
sur un plat rond de chêne patiné, au pourtour gravé
d’épis enlacés. Toujours silencieuse, elle pressait
des deux mains sur ses épaules pour qu’il s’assoie.
Et la cocotte fumait, le couvercle à la renverse sur la nappe.
Il osait à peine effleurer les couverts, les paupières battantes,
les narines dilatées, l’estomac serré depuis si longtemps.
Au village, le lit grinçait sous
le corps qui se tournait contre le mur, sans personne à ses côtés.
L’autre au loin entrouvrait peut-être
sa robe au grand col qui boutonnait par-devant. Les mains tremblaient
un peu à l’entour des côtes. Déjà, sur
l’escalier étroit et rude, la lumière se faisait plus
oppressante. Au beau milieu du couloir, la laine soudain par-dessus tête,
une petite chemise retombait sur les reins, l’espace d’un
instant. D’un geste écartant ses bretelles, l’Allemande
se tortillait trois fois. Elle était nue, et lui de même.
Les corps soulevés par toute la
pièce, la grande guerre, aux portes, retenait son souffle.
Le
Cri retenu, éditions du Cherche Midi, 2001
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