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Debiève

© Philippe Debièvre, Le nain et son jardin, 2002

LA BOURRASQUE INACHEVÉE

J

e marchais seul. Mes deux mains essuyaient mon visage. Il y perlait une gelée violente. Un vent froid neigeait sur toute la campagne. J’avais quitté le village, et descendais aux portes de la lande. Elles ouvraient devant moi, de part et d’autre d’un chemin où l’herbe toujours plus s’obstinait une plage fraîche. Ma peine s’y roulerait à discrétion. À la faveur d’innombrables genêts, surgirait-il un regard d’enfance ? Peut-être cette attente m’avait-elle poussé dans la bourrasque ? Mais il n’était personne à, mon côté, quand j’eusse aimé saisir un bras comme autrefois ou bien crier que l’on m’attende et, de mes petites jambes, lutter de force, courir. Je t’aimais. Ma tête se faisait plus lourde comme si l’air, à mesure que j’avançais sous la paupière des ruines, se raréfiait. Ma vue déjà plongeait dans des abîmes. Elle encerclait les falaises. Au creux d’un houx, pour respirer, je détendis mon corps. Il s’affaissait. Mes bras étaient rouges, comme frictionnés d’orties, mes jambes, tout. Midi, que je soupçonnais, restait noir. Des nuages commençaient à crever. Une pierre s’écrasa non loin, sur sa pointe-foudre. je me traînai jusqu’aux remparts. Je restai seul. La mort même déclina mon offre de l’aimer.

[Poème repris dans Manque à vivre, recueil épuisé de 1985]