© Pierre Perrin

M

algré le trou noir, la faim, les jambes mal assurées, par-delà des violettes sous les aubépines et les merisiers lourds de pollens à éternuer, les pieds glissaient sur le sentier. Devant l’enfant, dansait la petite voix entrecoupée qui l’emmenait vers sa décharge abandonnée sous des sapins. Pour la pénétrer, il fallait roule-bouler, à se demander comment on remonterait de ce précipice. En attendant, le ciel se renversait dans un noir de résille. La nuit approchait, oppressante comme un orage qui menace, mais refuse d’éclater. Elle, elle allait et rien ne l’inquiétait, ni l’heure, ni la peur de son compagnon que même les oiseaux alentour devaient ressentir, les corbeaux surtout, que rien n’arrête, avec leurs mots d’ordre de charognards au-dessus des petites têtes.

Imperceptibles mais pressantes, insidieuses à soulever la peau, des odeurs de sous-bois, de champignons peut-être, de feuilles pourries, d’eau retenue, émanaient de partout ; cela chargeait sous le nez, comme si se mélangeaient des effluves peu communs. Le cerveau travaillait à alléger cette confusion, à en faire lever la pâte ; des cloques semblaient jaillir, en vain. Le souffle se faisait court. Il eût fallu s’arracher la chemise et peut-être la peau. Et elle dégringolait devant lui au fond du trou et riait, insensible aux pierres coupantes sur lesquelles elle semblait rebondir, aux chardons et aux ronces qui lacéraient ses poignets et ses cuisses nues. Lui, griffé, peut-être mordu par quelque vipère qu’il aurait réveillée, était près de pleurer. Cognait entre ses tempes l’éternelle rentrée dans la cuisine où sa mère, découvrant les habits déchirés et maculés, lui décocherait une paire de gifles avant qu’il ait ouvert la bouche. D’ailleurs tout au fond, sur les planches pourries où elle se redressait d’un bond en lui tendant les mains avec le sourire, il restait sonné ; il la regardait sans la voir ni l’entendre qui l’attirait vers sa bouche humide, en élevant derrière sa nuque ses mains tièdes et douces. Cependant elle le ramenait à voix très basse à lui-même, et à elle plus encore, puisque enfin il était venu jusque là. Alors lentement, à travers ses paupières qui le brûlaient, il découvrait son nez très fin, si proche qu’il lui semblait loucher. Puis il s’attardait sur les deux fossettes, avec l’envie de les lécher, de les pénétrer, l’envie retenue de se couler dans sa tendresse, sous ses cheveux dont les boucles formaient un tout petit dolmen de paille. Sa langue à elle le cherchait sans crainte aucune, le râpait un peu, poussait en lui comme si elle voulait dénicher la sienne, et toutes deux se frottaient sans hâte ni venin.

Il avait du mal à conserver les yeux grands ouverts, mais ses mains voyaient à leur place, de leurs dix doigts ; car elles s’étaient introduites sous la petite chemise de coton, au creux des reins et il devinait, par-delà le grain de la peau chaleureuse, les dunes infimes, leur déclivité, tout un lacis de nerfs qui ouvrait sur l’infini du dos et les deux hémisphères sur lesquelles il resserrait plus convulsivement ses doigts dont d’instinct il rentrait les ongles. Dans le même temps, les odeurs s’éclaircissaient. Elle sentait à l’entour de ses joues le lilas près d’éclore, tandis que montait du sol non une odeur de feuilles pleines d’eau, mais d’eau d’arômes et d’épices. C’était bon. Cela donnait d’autant plus faim qu’elle avait l’âge, la grâce et les futurs appétits d’une Vouivre. Elle avait des jambes de statue, des chevilles que le pouce et l’index pouvaient circonscrire sur les petits pieds, des mollets d’un galbe de crosse. Et les cuisses montaient très régulièrement à l’assaut. Les fûts doux s’évasaient eux-mêmes à l’entrée du grand secret.

Plus rapide qu’un cri de freux jailli d’une branche au-dessus de leurs têtes, d’un saut, elle s’était arrachée de sa bouche et de ses mains si pauvrement audacieuses et, comme si c’était elle enlacée qui l’avait tenu debout, il titubait tout à coup veuf de cette moiteur qu’il recherchait déjà. Elle s’était assise ou plutôt accroupie, les pieds loin l’un de l’autre sur une bûche en porte à faux qui balançait imperceptiblement d’avant en arrière, quand soudain couine et détale un rat vers un trou béant parmi d’autres à mi-hauteur de la paroi ; elle rit encore de son trouble. Il fronce les sourcils, la bouche ouverte à l’appeler comme on appellerait une morte. Inachevé le regard circulaire. Les pieds pèsent des poutres. Tourbillonne une envie de s’abattre au risque de se fracasser la mâchoire. Cependant elle fait glisser sa petite culotte et ses jambes tricotent à la jeter loin. À genoux de part et d’autre de la bûche, la chaleur de ses cuisses tout à coup brûle les siennes qu’elle comprime, sans violence ; au contraire, entre l’écorce et sa chair à elle, il naît du plaisir. Mais il n’y songe guère car, si les oiseaux dont il devinait quelques déplacements continuaient leurs croassements imprévisibles, les feuilles s’agitaient tout à coup ; un vent lointain, insensible au fond du trou, devait accourir. Le ciel toujours plus s’assombrissait et on allait s’inquiéter de son retard. Pourtant ce qu’il découvrait là…             

Sur son ventre, ce n’étaient plus des doigts qui pianotaient. Des lèvres le happaient tendrement, des lèvres chaudes le saisissaient, l’enserraient, l’enfournaient. La langue doucement râpeuse le meulait. Les dents mêmes tournaient telle une bague. Et tandis que, les mains sur sa nuque, sous ses boucles, il resserrait ses poignets contre les fines oreilles, un arrachement lent, une avancée presque immobile et pourtant torrentielle le faisait se plier sous elle qui se tordait tel un pied de vigne printanier. Dans le même temps elle l’appelait, les dix doigts à la varappe entre les cuisses. Et ils s’arrêtaient, se reprenaient en sueur, emportés, frémissant tels des chiens à courre, avec une fougue telle que des râles parfois s’échappaient de la combe. C’est alors que l’orage a éclaté, en même temps qu’un terrible coup de tonnerre au-dessus du village ; des éclairs l’avaient précédé, qu’ils n’avaient pas vus. Et soudain ils riaient, se dressant tous deux la tête à la renverse, pour boire ensemble goulûment cette pluie torrentielle, un délice de plus.

Les gouttes cinglaient le visage dont les éclairs révélaient dans une lumière propre l’intensité du partage, comme si les gosses ne faisaient plus qu’une torche. Cependant les souliers déjà trempés, des rigoles se formaient à l’entour du précipice révélant des dizaines de trous de la grosseur du poing. Les coups de tonnerre assourdissaient les oreilles. Mais eux criaient encore au ciel en se broyant les mains. Pour se hisser, en riant moins, ils s’agrippèrent à des arbustes dont certains cassaient entre les doigts. Il l’aidait du mieux qu’il pouvait, la main brûlante ou assurant une cheville. Parfois il glissait lui-même et elle criait de peur, mais d’une peur presque heureuse, immobile soudain, quand il ne l’attirait pas avec lui dans sa chute. Les violettes, fouettées par l’averse plus fine maintenant que les éclairs s’éloignaient sur un village voisin, pénétraient leurs narines. Sur le sentier, ils se séparent, bien que leurs doigts ne veuillent pas se quitter. Et chacun bifurque pour rentrer chez soi où l’attend, mais cela n’a pas d’importance, une averse d’une autre trempe.

Pierre Perrin, L'Averse, à la fin de Franche-Comté, éd. Castor & Pollux, 1999